Cartographier la gouvernance de la réponse au Covid-19

Des mesures appropriées sont cruciales pour lutter contre le Covid-19, la manière dont elles sont prises et mises en œuvre –par qui, en utilisant quelle base de données et via quelles institutions– est également fondamentale. En effet, la nature des réactions détermine la durabilité des réponses et façonne les contours de nos (futures) sociétés. Nous lançons un nouveau projet collaboratif pour cartographier et documenter la gouvernance des réactions au Covid-19 dans le monde.

Par Jean-Benoit FalisseBoel McAteer Türkmenoğlu et Léonard Ntakarurtimana

Hosier Lane, Melbourne VIC, Australia - Rest in Peace Posters of Dr Li Wenliang, who warned authorities about the coronovirus outbreak seen at Hosier Lane in Melbourne, Australia.
© Adli Wahid (@adliwahid)

La pandémie de Covid-19 et la réponse de santé publique à cette pandémie bouleversent radicalement la vie de nombreuses personnes. Jusqu’à présent, les médias, les décideurs politiques et les chercheurs ont surtout (et à juste titre) concentré leur attention sur deux dimensions essentielles : (1) ce que font les gouvernements et les systèmes de santé (et si ces mesures sont appropriées) ; et (2) la mise au point d’un nouvel arsenal de traitements, de vaccins et de tests pour lutter contre le virus. Ce qui a été moins discuté jusqu’à présent, c’est la gouvernance de la préparation et de la réponse, c’est-à-dire l’organisation de l’action collective par les gouvernements, mais aussi la société civile et les acteurs privés.

Il y a trois semaines, nous avons lancé un nouveau projet de recherche pour documenter la gouvernance de la réponse au Covid-19 dans le monde. Comprendre qui est impliqué dans l’action collective de lutte contre le Covid-19, comment les décisions sont prises, sur la base de quelles preuves et éléments, et en utilisant quels outils juridiques et sociaux, est crucial pour au moins deux raisons essentielles.

Premièrement, la durabilité et l’efficacité des réponses de santé publique et de société aux urgences sanitaires sont fortement influencées par la manière dont les décisions sont prises et communiquées, et par qui les prend.

Par exemple, en avril dernier les experts de la santé en Turquie ont recommandé au gouvernement de mettre en place des couvre-feux durant les week-ends. Le gouvernement a alors annoncé un couvre-feu, mais quelques heures seulement avant son entrée en vigueur, ce qui a créé des rassemblements que les mêmes experts ont jugé plus dangereux que l’absence totale de couvre-feu. Les gens peuvent-ils respecter de nouvelles règles strictes si leur raison d’être n’est pas claire pour les décideurs eux-mêmes ou pour le public ?

Un autre exemple est fourni par un nouveau papier par Rajan et ses collègues (2020) sur les ‘taskforce’ Covid-19 (groupe d’expert ou comité de crise). Les personnes consultées en tant qu’experts façonnent la réponse à Covid-19 en fonction de leurs expertise et affinités. Le document souligne que lorsque les taskforces Covid-19 sont trop homogènes, elles risquent de négliger les vulnérabilités au sein de la population. Les mesures de verrouillage et les fermetures de frontières en Amérique latine, qui ont exacerbé la situation déjà précaire des migrants et des réfugiés, sont un exemple de l’adoption d’un point de vue particulier. Les non-citoyens sont souvent négligés par les mesures de protection telles que le soutien au marché du travail, mais ils sont bien sûr toujours touchés par les couvre-feux et les restrictions, comme tout le monde.

Deuxièmement, notre initiative vise à fournir une base de données pour le récent appel du Health Systems Governance Collaborative de l’OMS en faveur d’une “réinitialisation de la gouvernance mondiale” à la suite de la réponse face au Covid-19 et de la reprise . C’est pendant la pandémie Covid-19 que le monde post-pandémique se développe, et les relations entre les acteurs changent dans de nombreux pays. Par exemple, l’Australie a mis en place de nouveaux partenariats public-privé dans le domaine des soins de santé en réponse à la pandémie, ce qui pourrait avoir des répercussions à long terme sur la manière dont les soins de santé sont dispensés dans ce pays. Les relations entre les gouvernements nationaux et décentralisés, qui évoluent en fonction de la réponse à la pandémie, en sont un autre exemple. Au Nigeria, le gouvernement fédéral a mis en place des mesures de confinement dans certains États, tandis que d’autres ont eu une réponse plus directement organisée par le gouverneur de l’État. Il est intéressant de noter où ces nouvelles structures de gouvernance se développent et ce que cela pourrait signifier dans l’avenir post-Covid-19.

Nos recherches très récentes sur l’utilisation des pouvoirs de « l’état d’urgence » pour lutter contre le Covid-19 montrent des usages très différents selon les pays. Dans certains pays, l’état d’urgence est clairement réglementé par des votes et des dates butoirs, alors que dans d’autres cas, les lois d’urgence semblent plutôt s’apparenter à un coup de force sans aucun calendrier précis. Dans certains pays pourtant fortement affectés par la pandémie, aucun état d’urgence n’a été signalé –probablement parce que la politique interne du pays donnait déjà au gouvernement un pouvoir discrétionnaire étendu (ou parce que le gouvernement ne “croyait” pas en Covid-19).

Notre équipe est composée de chercheurs de six universités africaines, européennes et australiennes, et nous faisons appel à des volontaires pour collecter des données précises sur le plus grand nombre de pays possible. Afin de structurer les informations que nous recueillons, nous avons créé des formulaires portant sur trois domaines :

  1. Le contexte juridique et social général dans lequel s’inscrit la réponse au Covid-19. Nous documentons l’existence (ou l’absence) de différents états d’urgence et de cadres nationaux pour faire face aux maladies infectieuses. Quels sont leurs calendriers et leurs statuts juridiques ? Comment sont-ils remis en cause ou non ? Comment sont-ils liés aux organismes internationaux et (le cas échéant) aux réponses humanitaires existantes ?
  2. Les acteurs impliqués dans la réponse au Covid-19. La question des taskforces est cruciale, mais il y a aussi des acteurs du secteur privé et de la société civile qui sont mis en avant. Qui sont ces acteurs ? Que décident-ils ? S’agit-il de nouveaux acteurs dans la gouvernance de la santé ou d’acteurs déjà établis ? Quels sont leurs liens avec le système de santé existant ? Ce ne sont là que quelques-unes des questions qui nous intéressent.
  3. Les mesures mises en place dans le cadre de la réponse au Covid-19. Il existe déjà un travail impressionnant de cartographie des mesures gouvernementales dans le monde entier (par exemple le Covid-19 Government Response tracker d’Oxford), mais qu’en est-il des mesures prises par d’autres acteurs ? Il est important de noter qu’au-delà de la question de savoir quelles mesures, nous nous intéressons à la nature juridique et sociétale de ces mesures, qui les prend et sur quelle base.

Comme nos recherches concernent la plupart (sinon la totalité) des pays du monde, la tâche est immense. Notre objectif, pour l’instant, est de documenter au mieux les cas clés. En vous joignant à nous et en contribuant à notre projet, vous pouvez parler de cas que vous trouvez importants et intéressants en relation avec la gouvernance de Covid-19 et nous aider à décider quels pays doivent être au centre de notre travail continu. Vous pouvez documenter votre pays, mais votre analyse peut également se concentrer sur d’autres pays pour lesquels vous pouvez disposer d’informations importantes et référencées. Consultez notre site web, rejoignez-nous dès aujourd’hui sur Collectivity et contribuez, ou contactez-nous si vous avez des questions.

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